L’IMAGE DU MAIRE DANS LA LITTÉRATURE


Figure locale et incarnation du pouvoir, voisin mais notable parfois ambitieux, le maire montre ses différents visages dans les romans.
 

Un 4 × 4 Mercedes G 350 TD avance par à-coups sur l'autoroute A10. Au volant, accompagné par une Japonaise, Florent-Claude Labrouste écarquille les yeux pour combattre la fatigue. Lui qui, pendant les 45 premières années de sa vie, s'est laissé bercer par son environnement et endormir par les antidépresseurs, a maintenant une destination claire. Pour fuir son quotidien morne, ce contractuel du ministère de l'Agriculture a décidé de disparaître sans mot dire. « La troisième journée de voyage fut interminable, l'autoroute A10 semblait presque entièrement en travaux, et il y eut deux heures de bouchons à la sortie de Bordeaux », lui fait dire l'écrivain Michel Houellebecq au début de Sérotonine, son roman sorti en janvier 2019. « C'est dans un état d'exaspération avancée que j'arrivai à Niort, une des villes les plus laides qu'il m'ait été donné de voir. »
 

Des romans s'invitent en politique

Tandis que le véhicule poursuit son triste parcours, la littérature est percutée par le réel. Sur les réseaux sociaux, on s'émeut du sort réservé par le célèbre romancier à Niort (Deux-Sèvres, 59 005 habitants). Personne ne reconnaît le panorama déprimé qu'en dessine l'ouvrage, surtout pas Jérôme Baloge. Car il est maire, dit-il, d'une « belle ville », où la population a « l'esprit ouvert ». Souhaitant malgré tout un « succès de librairie » à l'auteur, il en profite pour le convier à Niort. Michel Houellebecq a l'habitude de s'inviter en politique. En 2015, il avait même fait irruption dans le débat en imaginant, pour les besoins du livre Soumission, l'élection d'un Président issu d'un parti musulman en 2022.

Avec ce voyage sur l'A10, l'écrivain parisien délaisse les ors de la République pour investir la périphérie. Dans un autre passage de son roman, des producteurs laitiers affrontent les CRS sur une autoroute, comme en prélude au mouvement des Gilets jaunes. La France des ronds-points sert ainsi de décor à quantité d'ouvrages récents. François Bégaudeau met les gens de peu En Guerre (2018) avec les multinationales. Dans Des châteaux qui brûlent, d'Ano Bertina, un secrétaire d'État est séquestré par les salariés d'un abattoir en liquidation judiciaire. Et le prix Goncourt 2018, Nicolas Mathieu, fait de Leurs enfants après eux la caisse de résonance des espoirs cloués au sol par la désindustrialisation en Moselle.


Des personnages arrogants et ignorants

Où est le maire dans ce paysage en clair-obscur ? Rarement il endosse un rôle majeur. Illustrateur de la crise sociale, Gérard Mordillat, a, quant à lui, préféré la chef de l'État dans Moi, Présidente, sorti en 2016. Alors, les responsables nationaux éclipsent-ils les locaux dans l'imaginaire des écrivains français ? « En quantité, ils doivent être à peu près autant cités », évalue Nelly Wolf Kohn, professeure à l'Université de Lille qui étudie le rapport entre littérature et politique. « En fonction narrative, l'importance est toutefois moindre pour le maire : c'est toujours un personnage épisodique alors qu'un ministre, un roi ou un président sont autant des figures centrales du pouvoir que du récit. La littérature reprend dans sa hiérarchie la hiérarchie du politique. »

Ainsi, Stendhal s'escrime-t-il à donner au maire de Verrières, dans Le Rouge et le Noir (1830), les contours caractéristiques de l'édile de l'époque. Comme beaucoup d'élus, monsieur de Rênal est un noble qui prospère grâce à l'industrie. « À son aspect tous les chapeaux se lèvent rapidement, peut-on lire. Mais bientôt le voyageur parisien est choqué d'un certain air de contentement de soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu inventif. » On a encore affaire, chez Honoré de Balzac, à des notables de la Restauration, avec les travers que cela peut comporter. Leur arrogance le dispute à leur ignorance. « On serait effrayé du nombre de ceux qui ne savent ni lire, ni écrire, et de la manière dont sont tenus les actes de l'état civil », écrit-il dans Les Paysans (1855). En 1862, Victor Hugo jette une lumière moins cruelle sur le premier magistrat municipal : Jean Valjean, protagoniste des Misérables, accepte le poste de maire de Montreuil-sur-Mer car on le supplie de l'occuper. Pour le Pierre Rougon imaginé par Émile Zola dans La Fortune des Rougon (1871), en revanche, la mairie est un marchepied en vue de plus hautes fonctions.
 

Des incarnations de la République

Jusqu'à cette époque, celui qui règne sur l'hôtel de ville est nommé par le roi ou le préfet. Il est donc moqué et caricaturé au même titre que les autres représentants d'un pouvoir oppressif. En avril 1884, la loi donne aux citoyens le droit d'élire leurs conseils municipaux. Naguère « incarnation de la grandeur, le maire devient l'incarnation de la médiocrité démocratique », compare Nelly Wolf Kohn. C'est particulièrement le cas dans la satire qu'en fait Gabriel Chevallier lorsqu'il publie Clochemerle (1934) : maire et curé sont pareillement ridicules dans leur opposition à l'installation d'un urinoir près de leur lieu de fonction. Dans son Journal, Jules Renard plaint les électeurs : « Le curé leur raconte des histoires à dormir debout et leur promet la lune au Paradis. Le maire ne tient qu'à son écharpe. » L'écrivain est lui-même élu à Chitry-les-Mines en 1904.

Chez cet auteur, le maire « est l'incarnation de la magistrature républicaine, remarque Nelly Wolf Kohn. Il est proche des gens, veille à l'instruction publique. » Plus tard, Louis Aragon reprend le modèle du notable en l'adaptant à son époque : le docteur Barbentane, maire que l'on croise dans Les Beaux quartiers (1936), veut devenir président du conseil général. Le temps est aux longues carrières, où les élus s'avachissent. Marcel Proust, puis Marcel Pagnol, décrivent des maires « gros », dont les « mains sont grasses car elles n'[ont] jamais touché une pioche », est-il écrit dans Jean de Florette (1963).
 

Les maires du troisième millénaire

Voici donc à la fois un représentant du pouvoir et un maillon de la démocratie. « C'est le corps intermédiaire qui fait médiation, résume Nelly Wolf Kohn. Comme il a du pouvoir mais est un “petit”, il prête le flanc à un traitement par la caricature. » Avec la croissance urbaine et la métropolisation, l'élu local prend une envergure légèrement différente. Quoiqu'américain, le maire de Naissance d'un pont (2010), ouvrage signé Maylis de Kerangal, a des ambitions qu'on retrouve en France. Il entend faire de sa commune « la cité du troisième millénaire, polyphonique et omnivore, dopée à la nouveauté, dévolue à la satisfaction, à la jouissance, à l'expérience de la consommation ». L'écrivaine Marie Ndiaye, quant à elle, ausculte les sacrifices et les coups bas qui rythment la vie municipale dans sa pièce Honneur à notre élue (2017) et stigmatise le fantasme de la croissance urbaine. Celui-là même qui provoque les embouteillages de Sérotonine et enlaidit les villes. 

Et dans le cinéma ?
À Tournus (Saône-et-Loire, 5 562 habitants), le projet de centre commercial du précédent maire a failli avoir raison du cinéma de centre-ville où a été tournée une scène de Lucie Aubrac, en 1997. La salle a finalement été sauvée par des habitants qui avaient retenu la leçon de L'arbre, le maire et la médiathèque. Dans ce film d'Éric Rohmer, sorti en 1992, un premier magistrat aux desseins trop ambitieux perd sa lucidité et l'élection. L'édile d'Alice et le maire, qui sortira en septembre, est, lui, à court d'idée. Le cinéma actuel met en lumière les coulisses peu reluisantes du pouvoir, fût-il local. Si l'affairisme fait recette – dans La Sainte-Victoire (2009) par exemple – le 7e art n'oublie toutefois pas de souligner la difficulté de la fonction, depuis Pas de vacances pour Monsieur le maire (1951) jusqu'à Coup de chaud (2015).


Servan Le Janne
 
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Avril 2019
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