MUNICIPALES 2020 - BULLETINS NULS : HUMOUR, POÉSIE ET MÉCHANCETÉS

Ils n'ont pas de conséquence sur une élection. Mais les bulletins annotés ou déchirés envoient des messages. Leur valeur n'est tout compte fait pas si nulle.


Dans un village du sud-ouest, coincé entre les coteaux, à l'écart de la route qui relie Bordeaux à Toulouse, une silhouette marche seule au milieu de la brume. C'est l'employée communale. Elle sort de la mairie, bloc en pierres beiges dont les décorations de Noël rayonnent jusqu'aux terrains de pétanque alignés à flanc d'église. Son chemin s'arrête devant le panneau des affiches municipales. Il faut les mettre à jour. En ce lendemain de fêtes et veille d'élections, la vie continue à Mézin (Lot-et-Garonne, 1 554 habitants).

 

8 % d'enveloppes sans effet


En mars, le maire, Jacques Lambert, briguera un deuxième mandat. Pour éviter de verser dans la propagande, il s'exprime avec parcimonie. Peu enclin à évoquer le scrutin à venir, le premier magistrat accepte en revanche de passer en revue les chiffres du dernier. Il ouvre alors un grand classeur. En 2014, Mézin comptait 1 075 votants, 851 émargements et 786 suffrages exprimés. Il y a donc eu 65 bulletins blancs et nuls, soit près de 8 % d'enveloppes sans effet. « C'est beaucoup », reconnaît Jacques Lambert. 

Qu'ils soient vierges, déchirés ou annotés, ces rectangles de papier émanent « d'une personne qui fait la démarche d'aller voter sans être intéressée par les candidats ou par leurs idées politiques », juge-t-il. Aux élections présidentielles, leur taux est passé de 1,34 % à 11,44 % entre 1981 et 2017, une croissance telle que certains ont demandé un peu de reconnaissance. La loi du 21 février 2014 ne leur répond qu'en partie. Elle opère une distinction entre les bulletins blancs, « annexés au procès-verbal » sans toutefois représenter des suffrages exprimés, et les bulletins nuls qui « n'entrent pas en compte dans le résultat du dépouillement ».
 

 
Qu'est ce qu'un bulletin nul ?

Par nul, l'article L. 66 du Code électoral entend « les bulletins ne contenant pas une désignation suffisante ou dans lesquels les votants se sont fait connaître, les bulletins trouvés dans l'urne sans enveloppe ou dans des enveloppes non réglementaires, les bulletins écrits sur papier de couleur, les bulletins ou enveloppes portant des signes intérieurs ou extérieurs de reconnaissance, les bulletins ou enveloppes portant des mentions injurieuses pour les candidats ou pour des tiers ».

 

Des espaces de liberté


Il peut parfois s'agir d'erreurs mais « les gens savent en général qu'une annotation particulière annule le vote et ils font donc très attention », constate Jean-Paul Beaudoin, maire de Mayet (Sarthe, 3 138 habitants). Aucune valeur ne leur est ainsi reconnue, ce qui ne veut pas dire qu'ils en sont dénués pour leurs auteurs. À la lumière de sa thèse, À la recherche des voix perdues : contribution à une sociologie des usages pluriels du vote blanc et nul, le chercheur Jérémy Moualek dégage trois raisons d'user sa voix dans le vide. Cela peut correspondre au refus de choisir par fidélité à un « candidat » absent, au fait d'ignorer le jeu par incapacité, ou à la volonté de détourner l'objet du vote. 

Dans le premier scénario, un électeur donnera son suffrage à un individu qui n'est pas en lice – auquel cas il sera nul. Autre possibilité, il rejettera l'offre par quelque message énervé. C'est notamment l'occasion pour les classes populaires « d'oublier un instant leur domination grâce à leur capacité d'indifférence », décrit l'universitaire. Enfin, rien ne lui empêche de faire valoir une opinion au lieu de donner une préférence, avec pour but de « négocier un espace de liberté, de renverser momentanément les rapports de pouvoir, voire de les aménager, mais sans abolir la relation entre gouvernants et gouvernés ».


Les limites du panachage

Un simple trait de crayon suffit à annuler un vote. À Mézin (Lot-et-Garonne, 1 554 habitants), certains l'ont appris à leurs dépens. En 2014, ils ont rayé un ou plusieurs noms de la liste à laquelle ils donnaient leur voix pour les remplacer par d'autres. Or, depuis la loi du 17 mai 2013, ce panachage est interdit dans les communes de plus 1 000 habitants, contre 3 500 auparavant. Des erreurs ont ainsi été constatées dans les quelque 7 000 communes affectées par cette réforme. À Mayet (Sarthe, 3 138 habitants), « il y a eu quelques bulletins avec des noms rayés mais ça reste à la marge », observe le maire, Jean-Paul Beaudoin. Pour le maire, Jacques Lambert, la fin du panachage à Mézin est une bonne nouvelle. « On dirige mieux avec une équipe largement majoritaire, ça apporte de la sérénité et éloigne les querelles. » Reste aux maires de ces communes de 1 000 à 3 500 habitants à inviter leurs électeurs qui auraient raté la réforme à s'adapter, s'ils ne veulent pas voir leur bulletin partir avec les nuls. Mais il demeure environ 25 000 villages où les électeurs peuvent toujours rayer des noms. Le fameux « tir aux pigeons » redouté par certains élus. Attention cependant : les citoyens ne peuvent transformer la liste pour laquelle ils votent qu'à condition d'y coucher le nom d'une personne ayant déclaré sa candidature en préfecture. 

 

Quelques boules puantes


À Mézin, Jacques Lambert a dénombré « davantage de bulletins nuls pour les municipales que pour d'autres élections ». En 2014, lors du dépouillement, il a relevé quelques invités surprises, comme de grands noms de la politique internationale, ainsi que des « méchancetés ». Les curieux ont apprécié. « Le dépouillement est ouvert à tout le monde, observe-t-il. Même si les scrutateurs ne montrent pas les bulletins nuls au public, vous ne pouvez pas empêcher quelqu'un de regarder. Leur contenu finit bien souvent par se savoir dans une petite commune. »

Sitôt annoncés, les bulletins nuls sont remis dans les enveloppes de vote et envoyés en préfecture. Entre-temps, leur message a pu voyager, grâce à une photo, de l'isoloir vers les réseaux sociaux. On y retrouve des florilèges d'origamis, de jeux de mots, une brassée de personnages fictifs et une volée de noms d'oiseaux. « Je ne vois pas l'intérêt », grince Jean-Paul Beaudoin. Dans une autre commune, certains bulletins ont même mentionné le nom de la maîtresse putative du maire sortant : la responsable de communication. Ambiance. Sans atteindre ce niveau de soufre, Mézin n'échappe pas aux boules puantes. « On n'y attache pas trop d'importance », relativise Jacques Lambert, avant d'ajouter qu'il a « développé une carapace ». Preuve que les votes nuls ne sont pas si inoffensifs. 


Les subtilités de la nullité

Au-delà des bulletins vierges et des enveloppes vides, aisément identifiés comme blancs, le dépouillement peut révéler différentes nuances de gris. En se penchant sur plusieurs cas litigieux, les tribunaux ont peu à peu tracé les contours du vote nul. Il ne comprend pas, par exemple, les enveloppes munies de plusieurs bulletins de la même liste, considérées comme valides. Ni celles assorties d'une profession de foi faisant la promotion du candidat choisi. Et, si un simple trait de crayon suffit à annuler un vote, ce n'est pas le cas lorsqu'il se borne à entourer le nom d'un membre d'une liste, pourvu que le panachage ait été effectué correctement. En revanche, l'ajout d'un bulletin rayé à un bulletin entouré, pour signifier une préférence, est considéré comme une marque de reconnaissance de nature à annuler le vote. Il en va de même pour les autres signes comme les trous, les dessins ou les couleurs superflues. Enfin, « les bulletins ne peuvent pas comporter d'autres noms de personne que celui du ou des candidats ou de leur remplaçant éventuel », avertit l'article R. 30 du Code électoral.


Servan Le Janne
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Février 2020
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