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CHOIX DES GENTILÉS : QUI EN DÉCIDE ?

L'enjeu de communication qui consiste à attribuer un nom aux habitants d'une commune s'effectue en toute liberté.


Les Carolomacériens et les Pétrocoriens ne sont pas des gladiateurs romains mais les gentilés respectifs de Charleville-Mézières (Ardennes, 47847 habitants) et Périgueux (Dordogne, 29 829 habitants). C'est souvent la première question des nouveaux arrivants dans une commune : comment nous désigne-t-on collectivement ? Et la réponse n'est pas toujours aisée car le gentilé (ou ethnonyme) ne se déduit pas systématiquement du nom de la ville. La récente création des communes nouvelles, comme le redécoupage régional, ajoutent quelque complexité supplémentaire. Comment faut-il dénommer les ressortissants du Centre-Val-de-Loire ? Des « Centristes Valoisiens », au risque de les confondre avec les membres d'un courant politique ? Le gentilé est pourtant un élément constitutif de l'identité locale qui fédère en interne une population autour de son « nom de famille ». Mais d'abord qui décide du gentilé de chaque commune ?

Des étymologies originales
  • Les « Boroillots » à Valentigney (Doubs, 10 196 habitants) : du nom d'un tonnelet portatif, la boroille, qui transportait la boisson destinée aux ouvriers agricoles.
  • Les « Bragards » à Saint-Dizier (Haute-Marne, 25 182 habitants) : d'une expression de François Ier, qui, apprenant la résistance de la cité assiégée par les troupes de Charles Quint en 1544, se serait exclamé : « Ah, les braves gars ! »
  • Les « Couchetards » à Longcochon (Jura, 58 habitants) : la commune, initialement appelée Longcouchant du fait de sa situation géographique lui permettant de suivre le coucher du soleil, aurait conservé son gentilé lors de l'évolution du nom du fait d'une coquille administrative.
  • Les « Jacquemards » à Taninges (Haute-Savoie, 3 410 habitants) : en hommage à Jacques Montant, fondeur de marc, une unité de poids, et surnommé «Jacques le Marc », qui pris la tête d'une révolte contre le duc de Savoie en 1470.
  • Les « Lhottis » à Verchaix (Haute-Savoie, 715 habitants) : dans cette commune aux champs pentus, les laboureurs utilisaient une hotte pour remonter la terre.
  • Les « Sauterelles » à La Chenalotte (Doubs, 476 habitants) : en 1873, les paroissiens manquant à leurs devoirs religieux, une nuée de sauterelles s'abattit sur la commune à la demande du vicaire.
  • Les « Sourdins » à Villedieu-les-Poêles (Manche, 3 597 habitants) : les activités de poêlerie et de fonderie, par le martelage répétitif du cuivre, rendraient les habitants sourds.
  • Les « Toutouvillais » à Villechien (Manche, 177 habitants) : humoristiquement dénommés comme tels par le curé du village à la fin du XIXe.
 

L'usage prime

Si le changement de nom d'une commune obéit à une procédure codifiée à l'article L. 2111-1 du CGCT, en revanche, rien de tel pour la détermination de son gentilé. Seuls prévalent l'histoire, l'usage ou l'initiative des élus ou même de quelque érudit local. Certes, il existe bien depuis 1985 une Commission
nationale de toponymie (CNT). Mais les 74 experts qui la composent limitent leurs travaux au gentilé des habitants des pays étrangers, lesquels sont officialisés par leur parution au JO. Ils se refusent, en revanche, à réguler les gentilés communaux. Si ces noms, qui font partie du patrimoine culturel local, « personnalisent et donnent du sens », estime la CNT, la doctrine de cette dernière est toutefois établie: l'existence d'un gentilé ne peut être attestée que par l'enracinement dans la pratique langagière. Et, s'il n'est pas interdit d'acter un gentilé par délibération municipale, c'est avant tout l'usage qui prime. Exemple ? Les habitants de Seine-Saint-Denis se qualifient davantage de « Neuf-troisiens », résultat de la créativité populaire à partir du numéro du département, le « 9-3 », que de Séquano-Dionysiens, gentilé officiel.

Charentaise : « C » majuscule ou « c » minuscule ?
Le substantif prend une majuscule (une Charentaise, habitante de la Charente), ce qui permet de différencier le gentilé humain, des animaux ou objets provenant du même lieu (une charentaise, pantoufle).


Des gentilés évolutifs

Même si les gentilés fleurent souvent bon l'histoire du terroir, le fait d'attribuer un gentilé demeure une démarche relativement récente, datant surtout de la fin du XIXe. À l'origine d'ailleurs, ce sont, àl'image des Francs, les peuples qui donnaient leur nom aux espaces qu'ils occupaient et non l'inverse. Toujours est-il que presque chaque commune possède aujourd'hui son propre terme pour désigner ses habitants. Le plus souvent, il s'agit d'une dérivation à partir de la racine du toponyme (nom du lieu) auquel est ajoutéun suffixe. Si le gentilé affirme un lien indissoluble entre habitants et territoire, il arrive aussi qu'il résulte d'un sobriquet attribué par raillerie par les habitants de communes voisines à l'occasion d'ancestrales querelles de clocher. C'est vraisemblablement l'origine des Chats Borgnes à Saint-Antoine (Doubs, 336 habitants) et des Chats-gris à Métabief (Doubs, 1 179 habitants), des Ventres sans fond à Cuvier (Jura, 253 habitants), des Brigands de Rochejean (Doubs, 680 habitants) ou encore des Bédouins du Versoud (Isère, 4 768 habitants). Mais les gentilés ne sont gravés dans aucun marbre. Ainsi, en 2008, les habitants de Vantoux (Moselle, 901 habitants), « des gens paisibles et tolérants », confiait à l'AFP le maire de l'époque, ont choisi, par consultation référendaire (avec pas moins de 84 % de participation !), de se dénommer Vantousiens. Il s'agissait de remplacer le précédent gentilé de… Vandales. De même, à Notre-Dame-de-Bellecombe (Savoie, 486 habitants), les Bellecombais tendent, au fil du temps, à devenir des Bellecombiens, sans doute parce que le féminin est difficile à porter…
 

Une affirmation identitaire

Le 7 août dernier, le conseil municipal de Lacour-d'Arcenay (Côte-d'Or, 132 habitants) a adopté à l'unanimité la délibération définissant son gentilé : les Lacourcenays. « Quand les touristes posaient la question, on ne savait pas quoi leur répondre », explique le maire, Gérard Blandin. L'édile avait pris soin d'adresser un courrier à l'ensemble de ses administrés pour les inviter à formuler des suggestions. 13 réponses lui étaient parvenues. Avec les réformes territoriales, nombre de collectivités sont aujourd'hui en quête de repositionnement identitaire. L'adoption d'un gentilé constitue alors un enjeu de communication. Pour le chercheur Salih Akin (CNRS, Université de Rouen), une telle opération « s'inscrit dans un processus d'individualisation linguistique : faire émerger une identité collectiveterritoriale à partir d'un découpage administratif » [1]. Les intercommunalités n'y échappent pas. La communauté d'agglomération Porte de l'Isère (22 communes, 104941 habitants), communément désignée par son acronyme, la CAPI, s'est dotée d'un gentilé via un vote sur son site internet : Capisérois.


La méthode unanimement utilisée par les collectivités est elle-même révélatrice d'un processus de communication par auto-désignation :
  1. Appel à suggestions spontanées auprès de la population;
  2. Sélection de 3 à 5 gentilés possibles par un « comité de sages » associant communicants et latinistes distingués;
  3. Invitation des habitants à sélectionner leur gentilé par un vote en ligne sur le site de la collectivité;
  4. Validation de l'option majoritaire par délibération.
Le gentilé, devenu « officiel », est ensuite relayé par les supports institutionnels de la collectivité et les discours des élus, les médias contribuant à sa notoriété par son attribution aux équipes sportives. À condition que le public s'en empare.

Jean-Luc Bally
[1] Salih AKIN, « Comment dériver un gentilé à partir d'un toponyme ? », Presses universitaires de Rennes, Cahiers de sociolinguistique, 2006, n° 11, p. 63 à 80.
 
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