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COLÈRE DES MAIRES : DE MULTIPLES RAISONS

Quelles sont les vraies raisons du ras-le-bol des maires ? La migration du pouvoir vers l'intercommunalité semble arriver en tête.


Incontestablement, parmi les maires, les démissions « politiques » s'accroissent. Entendre par là, des démissions volontaires en forme de protestation adressée aux autorités. « Les maires dont c'est le dernier mandat ont beaucoup souffert en 2017-2018. C'est parmi eux qu'il faut sans doute chercher les démissions récentes, plus que dans les maires dont c'était le premier mandat », veut tempérer Dominique Dhumeaux, maire de Fercé-sur-Sarthe (Sarthe, 583 habitants) et président des maires ruraux de son département. Certes, mais les motivations à caractère politique sont bien là.


L'intercommunalité : une grande souffrance

En tête, on trouve la contestation de « la toute-puissance des intercommunalités qui rognent le pouvoir des maires ». Daniel Martin explique la raison de sa démission de maire de Saint-Denis-d'Orques (Sarthe, 814 habitants) : « En fonction depuis 1997, je ne me retrouvais plus dans l'évolution des intercommunalités, devenues de gros machins avec pléthore de personnel. » Dominique Dhumeaux confirme, déplorant que « le personnel ne connaisse pas les noms des maires de notre intercommunalité. Il ne sait pas que l'intercommunalité n'existe pas sans les communes ».

Le dérapage des finances intercommunales est aussi pointé du doigt. À commencer par leur répartition. Daniel Martin regrette que « les 9/10es des financements aillent aujourd'hui dans les trois plus grosses communes parmi les 29 de l'intercommunalité ». Il déplore aussi le transfert de l'économie à l'intercommunalité : « L'activité économique s'en va vers des centres plus importants, au détriment des petites communes.
Cela menace l'artisanat ou le commerce qui nous restent. » Luc Emin, démissionnaire en avril dernier à Nâves-Parmelan (Haute-Savoie, 965 habitants), apprécie pour sa part la compétence des services du Grand Annecy. En revanche, il regrette le départ de la compétence des eaux pluviales ou de l'eau potable au Grand Annecy : « La connaissance des élus va se perdre et comment va-t-on gérer l'urgence ? »

Bertrand Chalard, qui a démissionné en août dernier à Reignat (Puy-de-Dôme, 376 habitants), indique que « le plan local d'urbanisme a beau être intercommunal, c'est moi que les habitants venaient critiquer sur telle ou telle règle ». Dominique Dhumeaux résume bien l'ambiance générale : « Si l'interco était encore avant la loi NOTRe un lieu de rencontre entre élus, aujourd'hui elle est devenue une menace pour la commune. Ne plus pouvoir peser dans le débat intercommunal est une grande souffrance. » Certains maires ont également démissionné pour n'avoir pas pu prendre le train d'une réforme territoriale ambitieuse. C'est le cas de Luc Emin, quand le conseil municipal de la commune voisine a voté contre le projet de commune nouvelle à sept, entraînant une rupture territoriale qui a mis Nâves-Parmelan hors-jeu.
 

Des relations tendues avec les préfets

Autres raisons invoquées, le caractère tatillon de la justice administrative ou encore le mépris des représentants de l'État qui suscitent l'ire de maires démunis face à la complexité. « Il est difficile de trouver des conseils à la préfecture car les services de l'État se retirent des projets routiers ou de l'urbanisme tandis que les réformes se multiplient. Sur les sujets généraux, le préfet réunit désormais les présidents d'intercommunalités, et non plus les maires », regrette Dominique Dhumeaux. Certaines règles sont jugées « non absorbables » par les communes à l'exemple « de l'accessibilité ou du plan communal de sauvegarde », selon Bertrand Chalard.

Les maires déplorent aussi un croissant manque de considération. « Notre députée En Marche n'est venue dans notre village que six mois après les élections, se plaint Luc Emin. Elle n'était pas là pour écouter nos problèmes de financements, de rythmes scolaires ou de relations avec nos intercommunalités, mais pour débiter son discours. » Même dédain des préfectures : « Aux réunions du Conseil départemental de l'environnement et des risques sanitaires et technologiques, les décisions étaient prises d'avance, explique Daniel Martin. J'ai donc démissionné. » Mais, visiblement, pas de quoi émouvoir les préfets. Suite aux démissions de Daniel Martin comme de Luc Emin, ils n'ont pas daigné passer le moindre coup de fil pour s'enquérir des raisons qui ont présidé à ces départs. Au suivant !
 

Des citoyens pressants

En cause encore les exigences accrues, voire les procès des citoyens, souvent des néo-ruraux habitués à une qualité de service urbaine. Pour Bertrand Chalard, cela a été la raison majeure de sa démission : « Depuis 2008, année où j'ai été élu maire, c'est allé crescendo : j'étais tout le temps interpellé, agressé verbalement, mes enfants aussi. Cela atteignait ma vie privée », déplore-t-il. Daniel Martin confirme : « Pour un oui ou pour un non, des citoyens peuvent vous mettre au tribunal. Le manque de reconnaissance s'est accru. » « Les gens me reprochent presque de ne plus faire bénévolement une partie du déneigement sur la commune ! », renchérit Bertrand Chalard qui constate que « les autres maires autour de moi ont les mêmes soucis, peut-être un peu moins prononcés ». Souvent, les habitants sont plus exigeants que de raison : « “Votre commune est mal tenue” dira l'un, mais a-t-il regardé devant chez lui ? », note Daniel Martin. Quant au domaine de l'urbanisme, partout un sujet sensible, il fourmille d'implorantes ou pressantes demandes de dérogation que les maires peinent à contenir.

 

Baisse des dotations et services publics en berne

Ces dernières années, avec la baisse des dotations ou la suppression de la taxe d'habitation, le stress s'est accru face à des contraintes budgétaires que nombre d'élus estiment intenables. « En quatre ans, nous avons subi 35 000 euros de baisse de dotations par an. Avec un budget de fonctionnement de 250 000 euros, je n'avais quasiment plus rien pour investir, explique Bertrand Chalard à Reignat. Lors d'une tempête en 2016, nous avons dû emprunter pour réparer les dégâts. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir économisé partout. » À Nâves-Parmelan, « avec la baisse des dotations, nos investissements sont passés de 300 000 à 150 000 euros par an », renchérit Luc Emin. Dominique Dhumeaux nuance cependant l'impact de cet argument financier : « Si l'on prend l'ensemble des dotations, la baisse n'est pas significative. Les dotations sont rarement évoquées par les maires démissionnaires. »

Quant à la suppression de la taxe d'habitation, elle fait l'objet d'une compensation, même si le dynamisme de la recette est néanmoins perdu. En revanche, c'est plus globalement la déliquescence des services publics qui inquiète les maires. Certains n'entendent pas accompagner leur disparition dans leur commune sans réagir. Luc Emin a ainsi été très affecté par la réduction du nombre de communes pouvant délivrer des cartes nationales d'identité. Dans son département de Haute-Savoie, elles sont passées de 220 à 22. « Or, quand on connaît les difficultés de circulation dans nos vallées… »

Pour Dominique Dhumeaux, c'est souvent « une accumulation de ces raisons qui crée ce mal-être ». Mais le ras-le-bol a aussi gagné les adjoints et les conseillers municipaux, très nombreux également à démissionner, ce qui par ricochet affecte les maires. Pour Luc Emin, c'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase : « Après l'échec de la commune nouvelle, mon conseil municipal n'était plus investi : j'ai arrêté pour ne pas y laisser ma santé. » On parle beaucoup actuellement de « burn-out », cet état d'épuisement attribué aux tensions de la vie professionnelle. Mais bien peu l'évoquent pour les maires. Et pourtant !

Frédéric Ville
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Novembre 2018
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