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Le Journal des Maires

FAUT-IL MUTUALISER LA FÊTE DE LA MUSIQUE ?

Par manque de moyens ou de volonté, de plus en plus de municipalités se reposent sur leurs intercommunalités pour organiser la Fête de la musique.


Le 21 juin aura lieu la traditionnelle Fête de la musique créée par Jack Lang en 1982. Avec 10 millions de spectateurs chaque année, son succès ne se dément pas, ce moment étant d'ailleurs le seul événement culturel dans nombre de petites communes.
 

Pas de fête cette année

Pourtant, à Ruca (Côtes-d'Armor, 593 habitants), il n'y aura pas de fête de la musique cette année. Ça n'est d'ailleurs pas une nouveauté pour cette commune. « Les précédentes éditions étaient organisées par notre ex-établissement public intercommunal, la communauté de communes du Pays de Matignon », témoigne le maire, Dominique Perche. Ainsi, en 2015, l'événement se déroulait à Ruca. Au programme: trois scènes, dont une destinée aux élèves de l'école de musique intercommunale, située dans la commune-centre de Matignon (1643 habitants). « Parfois, il vaut mieux se regrouper pour faire quelque chose qui tient la route », justifie Dominique Perche. Mais, le 1er janvier 2018, Ruca a dû rejoindre la nouvelle communauté d'agglomération de Dinan (65 communes, 96261 habitants). « Le sujet de la Fête de la musique n'a pas été abordé par notre nouvelle intercommunalité. Mais je pense que des gens iront du côté de Matignon pour voir les enfants de la commune qui sont inscrits à l'école de musique », poursuit le maire. Une éventualité pourrait être qu'à l'avenir la communauté d'agglomération organise sa Fête de la musique communautaire, certes de qualité, mais dans la ville-centre, Dinan, à 30 kilomètres de Ruca…
 

Une délégation de fait à la ville-centre

Cette mise en commun de la Fête de la musique est bien sûr liée à des impératifs budgétaires. « L'événement s'est progressivement professionnalisé depuis 36 ans. Il était initialement plutôt fondé sur l'idée que chacun pouvait se produire, quel que soit son niveau. Aujourd'hui, les systèmes de sonorisation, de mise en lumière et les programmations sont de plus en plus professionnels, et donc distincts de la culture amateur et festive des débuts. Naturellement, cette évolution a un coût en termes techniques et de cachets artistiques. Mais aussi en termes de sécurité, l'accès aux spectacles, généralement gratuits, étant de plus en plus soumis à des filtrages », analyse Emmanuel Négrier, chercheur au CNRS-CEPEL (Centre d'études politiques de l'Europe latine) à Montpellier et spécialiste des politiques culturelles. Pour ce politologue, « le développement d'une offre festive professionnelle attire nécessairement un public. Du même coup, les maires de petites communes périphériques renoncent à des événements dont le coût est de plus en plus élevé, et de toute façon hors de proportion avec ce que peut proposer la ville-centre voisine». Une délégation de fait qui recèle une dimension « triste », poursuit l'universitaire, « car les élus perdent cette occasion, certes éphémère, mais bien réelle, de faire société par la culture ».

Une forme d'identité municipale heureuse
« Les EPCI ne sont pas si nombreux à aller jusqu'à gérer l'animation culturelle au sens quotidien et social du terme. Ils ont plus clairement investi la gestion d'équipements », indique Emmanuel Négrier, chercheur au CNRS-CEPEL et spécialiste des politiques culturelles. « Du même coup, les communes sont parfaitement dans leur rôle à vouloir, en dehors de ce qui a été transféré à l'intercommunalité, définir un projet culturel propre. C'est ce que font certaines, alors même qu'elles se situent dans des métropoles très actives en culture, comme Montpellier par exemple », continue le politologue. D'où, aussi, la volonté des municipalités de s'accrocher à l'organisation de leur Fête de la musique qui est « pour une partie des citoyens, l'un des rares événements culturels, voire le seul contact avec la culture dans l'année. C'est donc un moment clef de la vie municipale, associé à un esprit de liesse, à une forme d'identité heureuse», assure Emmanuel Négrier.
 

Faire tourner la fête

Pour éviter la polarisation systématique sur la ville-centre, les EPCI organisent de plus en plus de Fêtes de la musique intercommunales « tournantes ». Chaque année, l'événement se déroule dans une localité différente, et ce, quelle que soit leur taille. C'était le cas dans l'ex-communauté de communes du Pays de Matignon (Côtesd'Armor, 9 communes, 11420 habitants). Ça l'est toujours dans la communauté de communes du pays de la Zorn (Bas-Rhin, 21 communes, 15875 habitants). Depuis six ans, une association locale y organise une Fête de la musique intercommunale, sous l'impulsion de l'EPCI. «Avant, les municipalités faisaient des petites Fêtes de la musique dans leur coin, la plupart du temps avec leurs harmonies municipales. Nous avons alors voulu encourager n'importe quel musicien à se produire, qu'il soit amateur ou professionnel, en montant notre propre événement », raconte Marie-Paule Lehmann, maire de Scherlenheim (129 habitants) et présidente de l'association qui porte la Fête de la musique intercommunale du pays de la Zorn. « Au début, il y a eu quelques grincements de dents, certains villages nous accusant de leur faire de la concurrence. Ceux qui ont voulu garder leur manifestation l'ont fait. Mais la plupart des petites communes nous ont rejoints », indique Marie-Paule Lehmann. L'idée est de créer un événement de qualité en mettant à disposition des artistes une véritable scène et un système de sonorisation. Coût de la soirée : entre 2000 et 3000 euros, couverts par les recettes de l'association, selon l'élue.
 

Une situation de transition intercommunale

Fait encore rare mais de plus en plus fréquent : des municipalités choisissent parfois de s'associer, hors du cadre intercommunal, pour organiser leur propre manifestation. Ainsi, en Gironde, les communes de Le Tourne (799 habitants) et de Langoiran (2215 habitants) fêtent ensemble la musique depuis 2014. « Cette année, les festivités se dérouleront à Langoiran. L'école de musique, qui siège dans cette commune, participera avec une association musicale tournaise et la programmation de deux groupes », détaille la maire de Le Tourne, Marie-Claude Agullana. Une programmation concoctée par une commission composée d'élus et d'agents des deux communes concernées. Le coût de l'événement est d'environ 3000 euros, selon Marie-Claude Agullana. Mais, pour elle, le coût n'est pas l'argument principal plaidant en faveur d'une Fête mutualisée. « Avant, la Fête coûtait environ 1500 euros à notre municipalité. La mise en commun n'a pas beaucoup diminué les frais. L'intérêt c'est surtout de faire quelque chose ensemble. Notamment parce que nos communes se touchent. Les habitants partagent de nombreuses choses », poursuit la maire.

Cette Fête de la musique symbolise surtout la volonté de rapprochement de Le Tourne et de Langoiran. « D'autres démarches sont menées ensemble. Particulièrement au niveau des bibliothèques, pour valoriser nos actions et que celles-ci profitent au plus grand nombre », explique l'élue. Ce partage des attributions culturelles est « assez nouveau lorsque cela ne concerne que quelques communes d'une agglomération, et pas toutes. C'est le témoignage de la situation de transition qui caractérise encore l'intercommunalité française, ni devenue récit fédéral, ni restée bricolage confédéral », analyse Emmanuel Négrier. Le 21 juin marquerait ainsi l'émergence d'une nouvelle forme de coopération intercommunale en matière de politique culturelle.

François Delotte
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Juin 2018
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