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LES PARTIS POLITIQUES ONT-ILS UNE UTILITÉ À L’ÉCHELLE LOCALE ?

La dernière élection présidentielle a clairement manifesté la défiance renforcée à l'égard des partis traditionnels. Au niveau local, l'adhésion à un parti constitue-t-elle un atout ou un handicap ?


La qualification pour le second tour de l'élection présidentielle a été suf fisamment explicite. S'y sont retrouvés une candidate se revendiquant du «hors système» face à un candidat se réclamant du «hors parti» ! Depuis, y compris au niveau local, élus et militants politiques, fidèles à leurs idées et aux hommes et femmes qui les représentent, traversent une passe difficile. Beaucoup semblent déboussolés face à cette nouvelle donne qui fait exploser le traditionnel clivage droite-gauche. Le renouveau démocratique passerait-il par la négation de l'engagement partisan ? Pour la première fois, des candidats issus de la « société civile » se sont présentés en masse aux législatives. Ils étaient près de 20000 à briguer l'investiture du mouvement En Marche. Les élus locaux, encartés dans les partis traditionnels, ont eu beau se gausser au début devant ce raz-de-marée de candidats amateurs, ils se demandent aujourd'hui avec inquiétude si le double coup de balai de la présidentielle et des législatives n'annonce pas un ultime lessivage aux prochaines municipales. En attendant, de nombreux maires tablent davantage sur la carte de la proximité et sur le travail de terrain que sur une étiquette politique qu'ils rendent plus discrète.

10,49 % !
Ce serait, selon les statistiques, le pourcentage recueilli par les listes municipales ne se revendiquant d'aucune sensibilité politique lors des dernières élections de 2014. La réalité, au vu du très grand nombre de maires se déclarant spontanément «sans étiquette», est bien évidemment
toute autre. L'explication ? Elle tient au nuancier politique que les candidats tête de liste des communes de 1000 habitants et plus doivent cocher lors de leur déclaration de candidature en préfecture. La catégorie « sans étiquette » n'y figure plus. Certes, y apparaît à la place une catégorie «divers». Mais celle-ci est composée d'un mélange indigeste, associant le Parti d'en rire au Parti pirate en passant par le Parti de défense des animaux et le Parti des musulmans de France. Pas étonnant que la plupart des candidats déclarants aient finalement préféré se faire étiqueter sous de plus classiques «divers droite» ou «divers gauche»…

 

La nouvelle tendance sans étiquette est en marche

Pour Régine Catin, maire de Fontevraudl'Abbaye (Maine-et-Loire, 1539 habitants), on assiste étonnamment, depuis quelque temps, à une nouvelle tendance. Des électeurs, qui soutenaient hier dur comme fer un parti politique, de droite ou de gauche, débarquent aujourd'hui comme candidats «sans étiquette». Ils surfent ainsi sur la vague géante des nouveaux mouvements, et notamment d'En Marche, comme ce fut le cas en Italie avec le Mouvement 5 étoiles ou en Espagne avec Podemos. «C'est leur droit, reconnaît Régine Catin, mais il ne faut pas oublier que les électeurs identifient d'abord les élus qu'ils connaissent car ils sont bien implantés dans les communes.» Dans les territoires ruraux, l'adhésion à un parti, sans être un point de passage obligé pour les élus locaux, relève souvent d'une tradition tenace. Pourtant, au conseil municipal de Fontevraud, les élus ne parlent pas politique; mais ils n'envisagent pas non plus de recevoir de leçon de ceux qui se ré clament hors parti tout en martelant leur engagement dans la majorité présidentielle. D'ailleurs, dans les communes de moins de deux mille habitants, les élus ne pratiquent pas d'affichage politique. Et Régine Catin, également conseillère régionale des Pays de la Loire sous la bannière Les Républicains, n'entend pas faire de prosélytisme. Cependant, elle restera fidèle à sa famille politique car « il faut avoir le courage de ses engagements » explique-t-elle, ajoutant que «son idéal républicain n'a pas attendu celui de La République en Marche».

Il n'en demeure pas moins que la mue incontestable de la vie politique française a bien commencé. Au sein des partis traditionnels, la maison brûle et l'hémorragie de militants s'amplifie de jour en jour. Qui écoute encore leurs ténors fatigués et leur message brouillé ? Aussi, avant même que la future loi dite de «confiance dans la vie démocratique», annoncée en juin par le nouveau garde des Sceaux, ne vienne mettre un terme aux
successions de mandats, les partis rivalisent dans l'affichage de leurs scores de candidats qui se présentent pour la première fois. Déjà, les visages sont en train de changer. Le mouvement spontané Nuit Debout n'avait-il pas préfiguré ce besoin de renouvellement ? Le sociologue Michel
Wieviorka explique d'ailleurs ces bouleversements par «les retombées de la mondialisation qui réclame des hommes neufs, de la chair fraîche».

Le parti, le juge et la Constitution
En France, les partis politiques bénéficient d'une légitimation au plus haut niveau puisque la Constitution de la Ve République indique qu'ils participent à l'expression de la démocratie. Mais cette reconnaissance ne va pas jusqu'à autoriser le juge administratif à se saisir de leurs litiges internes, car ils « ne peuvent être regardés comme investis d'une mission de service public », a estimé la Cour de Cassation le 25 janvier dernier à propos d'un conflit entre Jean-Marie Le Pen et le Front national (n° 2017-C100102).
 

Idéologie et conseil municipal

Pour Gilles Beder, maire de Salins-les-Bains (Jura, 2783 habitants), la réussite d'Emmanuel Macron ne tient en rien du hasard: «De nos jours, les partis sont discrédités et il sera de plus en plus difficile de les réhabiliter, surtout dans les petites communes où l'idéologie n'a rien à faire autour de la table du conseil municipal », assure-t-il. D'ailleurs, bien avant l'ouragan d'En Marche, le maire de la petite cité comtoise avait pris les devants en proposant à ses électeurs une équipe composée d'hommes et de femmes allant des Républicains au Front de gauche. Pas question pour Gilles Beder qui se définit comme « un gaulliste social » de proposer des listes partisanes. Dans les petites communes, les élus travaillent au service d'un projet communal. «On réserve nos idées politiques pour d'autres occasions, pour les législatives, les sénatoriales, la présidentielle, bref pour des scrutins nationaux », assure Gilles Beder.

À en croire le maire, idéologie et gestion communale ne feraient donc pas bon ménage. Pourtant, augmenter les impôts locaux, le prix de l'eau ou le tarif de la cantine devient aussi un acte politique, certains élus ne voulant pas fragiliser les populations les plus démunies. Or, le message lancé pendant la campagne par le nouveau président, notamment au sujet de la taxe d'habitation, est clair: il n'est pas question d'augmenter les charges sur les habitants. Sans doute, mais n'y a-t-il alors rien de choquant à voter sans sourciller un montant de 35000 euros pour la restauration d'une oeuvre d'art ? «On ne lésine pas sur le patrimoine culturel alors que l'on ne trouve pas le sou pour refaire des canalisations datant de 1930», souligne le maire qui redoute que l'idéologie ne s'installe au niveau local. Mais Gilles Beder préconise surtout aux volontaires de se confronter à la réalité du terrain communal avant de revendiquer un engagement partisan « qui n'entrerait pas en adéquation avec leur fonction et avec les obligations qu'elle comport ». C'est pourquoi le maire de Salins-les-Bains, comme de nombreux élus des petites communes, préfère se présenter «sans étiquette» aux élections municipales.

La commune au top
Selon la dernière vague du baromètre de la confiance politique du CEVIPOF (OpinionWay, janvier 2017), la défiance à l'égard des partis politiques n'épargne pas les institutions. Seule une minorité de Français font confiance à l'Union européenne (38%), à l'institution présidentielle (34%) ou au gouvernement (28 %). En revanche, ils sont 64 % à faire confiance à leur conseil municipal, plaçant ainsi la commune en tête de l'ensemble des institutions.
 

Pas de politique politicienne

À Senonches (Eure-et-Loir, 3106 habitants), le maire, Xavier Nicolas, ne veut pas non plus entendre parler de politique politicienne lorsqu'il s'agit d'aborder des sujets aussi variés que la voirie, l'assainissement ou l'accessibilité aux bâtiments. «Même si les valeurs propres à chacun demeurent, il faut mériter la confiance des habitants et ne pas trahir ses promesses électorales. À Senonches, une relation personnelle et intuitive s'est tissée entre les élus et leurs concitoyens au-delà des partis politiques», affirme l'élu. Il en va de même au niveau de l'intercommunalité où on assiste à une juxtaposition des sensibilités politiques au sein des conseils communautaires, mais où chacun oeuvre pour le projet commun sans mettre en avant son appartenance partisane. «Dans notre communauté de communes des Forêts du Perche que je préside en tant que LR, mon vice-président est un maire socialiste et ça marche très bien ainsi, assure encore Xavier Nicolas. On s'occupe davantage de l'harmonisation de la fiscalité que de celle des idées ou des partis. »

Dans la commune voisine de La Framboisière (Eure-et-Loir, 349 habitants), «on ne s'est pas mis en marche derrière les attrape-bobos» et on vote pour les extrêmes, surtout pour le Front national. Le maire, Patrick Lafave, après avoir été encarté au PS, est un homme de gauche, fidèle à ses convictions, qui contre vents et marées se maintient pour son troisième mandat à la mairie alors qu'il se situe aux antipodes des idées majoritaires de sa population. « Le vote extrême se nourrit d'un sentiment d'abandon, de peur de voir disparaître les services publics, les magasins, les médecins. Il y a une atmosphère de suspicion envers la classe politique dirigeante mais pas contre les élus locaux et les politiques municipales. Chez nous, l'étiquette politique n'intervient pas lors des élections communales; il faut seulement être proche de ses administrés pour prétendre obtenir leur vote », explique-t-il.
 

La commune comme tremplin

En revanche, lorsque les maires sollicitent d'autres mandats au niveau départemental, régional ou national, l'appui d'un parti politique devient fréquemment nécessaire. «Si les élus sont dans une démarche politicienne en choisissant la base communale comme tremplin, les règles ne sont plus les mêmes, explique ainsi Eric Agrikoliansky, maître de conférences en sciences politiques à l'Université Paris Dauphine. Il faut une structure
politique, des contacts, un réseau et c'est le job des partis traditionnels ou des nouveaux qui vont se créer. Tout dépend aussi de la taille de la commune. Dans les grandes agglomérations, on reste sur le politique.» L'avenir dira en effet si des mouvements horizontaux, fluides et ouverts comme En Marche ou les Insoumis, pourront continuer à jouer de la défiance à l'égard des partis classiques ou si leur volonté d'entrer dans la compétition électorale, y compris au niveau local, ne les conduira pas à devoir se structurer à leur tour… Reste en tout cas aux nouveaux élus issus des urnes à trouver la légitimité qui sied à leur fonction pour que la démocratie puisse poursuivre son chemin.

Dominique Hervé
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Juillet - Août 2017
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